Texte étudié :
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui
du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce
que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais
lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après
l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue
de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse
goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu
depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait
quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents
; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps
hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé
; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie,
si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot
— s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais,
quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres,
après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus
vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles,
l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à
se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout
le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque
impalpable, l'édifice immense du souvenir.
La madeleine (Proust, À la recherche du temps perdu, « Du côté de chez Swann », 1913)