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Commentaire composé : Jean-Paul Sartre, Les mots, 1964 « Il n’y a pas de bon père….. voilà tout. »

Il n'y a pas de bon père, c'est la règle; qu'on n'en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux; en avoir, quelle iniquité! Eût-il vécu, mon père se fût couché sur moi de tout son long et m'eût écrasé. Par chance, il est mort en bas âge; au milieu des Énées qui portent sur le dos leurs Anchises(l), je passe d'une rive à l'autre, seul et détestant ces géniteurs invisibles à cheval sur leurs fils pour toute la vie; j'ai laissé derrière moi un jeune mort qui n'eut pas le temps d'être mon père et qui pourrait être, aujourd'hui, mon fils. Fut-ce un mal ou un bien? Je ne sais; mais je souscris volontiers au verdict d'un éminent psychanalyste: je n'ai pas de Sur-moi.
Ce n'est pas tout de mourir; il faut mourir à temps. Plus tard, je me fusse senti coupable; un orphelin conscient se donne tort: offusqués par sa vue, ses parents se sont retirés dans leurs appartements du ciel. Moi, j'étais ravi: ma triste condition imposait le respect, fondait mon importance; je comptais mon deuil au nombre de mes vertus. Mon père avait eu la galanterie de mourir à ses torts : ma grand-mère répétait qu'il s'était dérobé à ses devoirs; mon grand-père, justement fier de la longévité Schweitzer(2), n'admettait pas qu'on disparût à trente ans; à la lumière de ce décès suspect, il en vint à douter que son gendre eût jamais existé et, pour finir, il l'oublia. Je n'eus même pas à l'oublier: en filant à l'anglaise, Jean-Baptiste(3) m'avait refusé le plaisir de faire sa connaissance. Aujourd'hui encore, je m'étonne du peu que je sais sur lui. Il a aimé, pourtant, il a voulu vivre, il s'est vu mourir; cela suffit pour faire tout un homme. Mais de cet homme-là, personne, dans ma famille, n'a su me rendre curieux. Pendant plusieurs années, j'ai pu voir, au-dessus de mon lit, le portrait d'un petit officier aux yeux candides, au crâne rond et dégarni, avec de fortes moustaches: quand ma mère s'est remariée, le portrait a disparu. Plus tard, j'ai hérité de livres qui lui avaient appartenu: un ouvrage de Le Dantec sur l'avenir de la science, un autre de Weber, intitulé: Vers le positivisme par l'idéalisme absolu. Il avait de mauvaises lectures comme tous ses contemporains. Dans les marges, j'ai découvert des griffonnages indéchiffrables, signes morts d'une petite illumination qui fut vivante et dansante aux environs de ma naissance. J'ai vendu les livres: ce défunt me concernait si peu. Je le connais par ouï-dire, comme le Masque de Fer ou le Chevalier d'Eon et ce que je sais de lui ne se rapporte jamais à moi: s'il m'a aimé, s'il m'a pris dans ses bras, s'il a tourné vers son fils ses yeux clairs, aujourd'hui mangés, personne n'en a gardé mémoire; ce sont des peines d'amour perdues. Ce père n'est pas même une ombre, pas même un regard: nous avons pesé quelque temps, lui et moi, sur la même terre, voilà tout.

Jean-Paul Sartre, Les Mots, 1964, Gallimard.

1. Anchise : le héros troyen a sauvé son père Anchise de Troie, en le portant sur ses épaules.
2. Schweitzer : nom des grands-parents maternels de Sartre.
3. Jean-Baptiste : prénom du père de Sartre.

 

Commentaire :


Introduction :

Les Mots a été présenté par son auteur et reçu par le lectorat comme un archétype de la littérature autobiographique. Cependant, le pacte de sincérité passé par l’auteur semble soumis aux retors classiques de l’autobiographie : comment parler de soi sans déformer ses propos, sans être tenté de donner une vision littéraire des événements, c’est-à-dire transformée à des vues esthétiques ? Cependant, pour Sartre, les enjeux sont sensiblement différents, l’écriture autobiographique devient un prétexte à critiquer sur un plan philosophique les valeurs de l’éducation bourgeoise qu’il a reçue et pour ébaucher les principes de sa philosophie existentialiste qu’il développe dans l’Etre et le Néant. Toute lecture demande donc un décryptage, et en particulier ce passage des Mots où Sartre aborde son père, mort alors qu’il était en bas âge, et en dresse un portrait lacunaire. Il est surtout question de son rapport à la paternité, qui déroge à toute attente.
Ainsi, il convient de questionner

 

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