Corneille: Le Cid : Acte 1 scène 6 : monologue de Rodrigue

Texte étudié :

291 Percé jusques au fond du coeur
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,

295 Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
O Dieu, l'étrange peine !
En cet affront mon père est l'offensé,

300 Et l'offenseur le père de Chimène !
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :
L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras.


305 Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Dieu, l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?

310 Faut-il punir le père de Chimène ?
Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.


315 Cher et cruel espoir d'une âme généreuse
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer qui causes ma peine,
M'es-tu donné pour venger mon honneur ?

320 M'es-tu donné pour perdre ma Chimène ?
Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père :
J'attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.


325 A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,
Et l'autre, indigne d'elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir,
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu'il faut mourir,

330 Mourons du moins sans offenser Chimène.
Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison !


335 Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu'à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur,

340 Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.
Oui, mon esprit s'était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse.
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.


345 Je m'accuse déjà de trop de négligence :
Courons à la vengeance ;
Et tout honteux d'avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,

350 Si l'offenseur est père de Chimène.

Le Cid (1636), Corneille, Acte I, scène 6.

 

Introduction :
            Déjà attiré par l’Espagne, Corneille découvre la pièce de Guilhem de Castro, La Jeunesse du Cid, qui retrace l’histoire d’un chevalier de Burgos épousant la fille de l’homme qu’il a tué. Inspiré par ce texte, le dramaturge écrit Le Cid en 1636, qui remporte un succès inouï et annonce la renommée de Corneille.
L’acte I met en place l’origine de l’intrigue : Don Gormas est favorable à l’union de sa fille, Chimène, avec Rodrigue, fils de Don Diègue, désigné précepteur de l’Infant de Castille.  Dans une querelle de jalousie, Don Gormas gifle Don Diègue : celui-ci, trop vieux pour se battre, confie à Rodrigue le soin de le venger. Dans la scène 6, Rodrigue est en proie au doute et au dilemme qui l’anime : tuer Don Gormas offenserait Chimène, sa promise, mais ne pas venger son père aboutirait au déshonneur.

Plan :

I. Le Dilemme de l’amour et de l’honneur.

1. Rodrigue, objet du « dilemme cornélien ».
2. Une esthétique du balancement.
3. Un système d’opposition.

II Un héros face à ses angoisses.

1. La crainte et la peine.
2. Le lexique de la mort et de la maladie.
3. La peur de la « gloire ternie ».

III La progression du monologue.

1. Volonté de gloire et de vengeance.
2. La raison éclairée : recul de la passion.

Conclusion

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