Accueil | Francais | Philosophie | Histoire-géo | Commentaires philo | SES | Résumés d'oeuvres | Forum | Chances au bac

 

Corrigés du bac 2007

Les épreuves du bac de Français 2007 :

L'épreuve anticipée de Français (première) :

Pour les série S et ES :

Commentaire de texte :

TEXTE A - Jean de La Bruyère, Les Caractères, "De l'homme"

     Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils
     n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle
     de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend
     maître du plat, et fait son propre1 de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il
  5  n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se
     sert à table que de ses mains ; il manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire, et en use
     de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur
     épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ;
     le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un
10  plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange
     haut3 et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier4 ; il
     écure5 ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière
     d'établissement6, et ne souffre pas d'être plus pressé7 au sermon ou au théâtre que dans sa
     chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute
15  autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il
     les prévient8 dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le
     meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps
     pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes9, équipages10. Il
     embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de
20  maux que les siens, que sa réplétion11 et sa bile, ne pleure point la mort des autres,
     n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.

1 son propre : sa propriété.
2 viandes : se dit pour toute espèce de nourriture.
3 manger haut : manger bruyamment, en se faisant remarquer.
4 râtelier : assemblage de barreaux contenant le fourrage du bétail.
5 écurer : se curer.
6 une manière d'établissement : il fait comme s'il état chez lui.
7 pressé : serré dans la foule.
8 prévenir : devancer.
9 hardes : bagages.
10 équipage : tout ce qui est nécessaire pour voyager (chevaux, carrosses, habits, etc.).
11 réplétion : surcharge d'aliments dans l'appareil digestif.

Corrigé :

Voir le corrigé

Le sujet de dissertation :

TEXTE A - Jean de La Bruyère, Les Caractères, "De l'homme"

     Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils
     n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle
     de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend
     maître du plat, et fait son propre1 de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il
  5  n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se
     sert à table que de ses mains ; il manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire, et en use
     de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur
     épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ;
     le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un
10  plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange
     haut3 et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier4 ; il
     écure5 ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière
     d'établissement6, et ne souffre pas d'être plus pressé7 au sermon ou au théâtre que dans sa
     chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute
15  autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il
     les prévient8 dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le
     meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps
     pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes9, équipages10. Il
     embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de
20  maux que les siens, que sa réplétion11 et sa bile, ne pleure point la mort des autres,
     n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.

1 son propre : sa propriété.
2 viandes : se dit pour toute espèce de nourriture.
3 manger haut : manger bruyamment, en se faisant remarquer.
4 râtelier : assemblage de barreaux contenant le fourrage du bétail.
5 écurer : se curer.
6 une manière d'établissement : il fait comme s'il état chez lui.
7 pressé : serré dans la foule.
8 prévenir : devancer.
9 hardes : bagages.
10 équipage : tout ce qui est nécessaire pour voyager (chevaux, carrosses, habits, etc.).
11 réplétion : surcharge d'aliments dans l'appareil digestif.

 

TEXTE B - Victor Hugo, Choses vues

          Hier, 22 février1, j'allais à la Chambre des Pairs2. Il faisait beau et très froid, malgré le
     soleil de midi. Je vis venir rue de Tournon un homme que deux soldats emmenaient. Cet
     homme était blond, pâle, maigre, hagard; trente ans à peu près, un pantalon de grosse toile,
     les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants roulés autour des chevilles
  5  pour tenir lieu de bas ; une blouse courte, souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait
     qu'il couchait habituellement sur le pavé ; la tète nue et hérissée. Il avait sous le bras un pain.
     Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on
     l'emmenait. En passant devant la caserne de gendarmerie, un des soldats y entra, et l'homme
     resta à la porte, gardé par l'autre soldat.
10       Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne. C'était une berline armoriée3
     portant aux lanternes une couronne ducale4, attelée de deux chevaux gris, deux laquais en
     guêtres derrière. Les glaces étaient levées, mais on distinguait l'intérieur tapissé de damas
     bouton d'or5. Le regard de l'homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y avait dans la
     voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle,
15  éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les
      rubans, les dentelles et les fourrures.
          Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait.
          Je demeurai pensif.
          Cet homme n'était plus pour moi un homme, c'était le spectre de la misère, c'était
20  l'apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d'une révolution encore plongée
     dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois, le pauvre coudoyait6 le riche, ce spectre
     rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi
     longtemps. Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe, tandis que cette
     femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable.

     Victor Hugo, Choses vues, 1846

1 22 février 1846, deux ans avant les émeutes de 1848 qui entraîneront l'abdication du roi Louis-Philippe
2 Chambre des Pairs : désigne la Haute Assemblée législative dont Victor Hugo était membre.
3 Berline armoriée : voiture à chevaux sur laquelle sont peints les emblèmes d'une famille noble.
4 Couronne ducale : cet emblème signale que la passagère est une duchesse.
5 Damas bouton d'or : étoffe précieuse de couleur jaune.
6 Coudoyer : côtoyer

 

TEXTE C - Jacques Prévert, Paroles, "La Grasse Matinée"

     Il est terrible
     le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
     il est terrible ce bruit
     quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
  5  elle est terrible aussi la tête de l'homme
     la tête de l'homme qui a faim
     quand il se regarde à six heures du matin
     dans la glace du grand magasin
     une tête couleur de poussière
10  ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
     dans la vitrine de chez Potin1
     il s'en fout de sa tête l'homme
     il n'y pense pas
     il songe
15  il imagine une autre tête
     une tête de veau par exemple
     avec une sauce de vinaigre
     ou une tête de n'importe quoi qui se mange
     et il remue doucement la mâchoire
20  doucement
     et il grince des dents doucement
     car le monde se paye sa tête
     et il ne peut rien contre ce monde
     et il compte sur ses doigts un deux trois
25  un deux trois
     cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
     et il a beau se répéter depuis trois jours
     Ça ne peut pas durer
     ça dure
30  trois jours
     trois nuits
     sans manger
     et derrière ces vitres
     ces pâtés ces bouteilles ces conserves
35  poissons morts protégés par les boîtes
     boîtes protégées par les vitres
     vitres protégées par les flics
     flics protégés par la crainte
     que de barricades pour six malheureuses sardines...
40  Un peu plus loin le bistrot
     café-crème et croissants chauds
     l'homme titube
     et dans l'intérieur de sa tête
     un brouillard de mots
45  un brouillard de mots
     sardines à manger
     oeuf dur café-crème
     café arrosé rhum
     café-crème
50  café-crème
     café-crème arrosé sang !...
     Un homme très estimé dans son quartier
     a été égorgé en plein jour
     l'assassin le vagabond lui a volé
55  deux francs
     soit un café arrosé
     zéro franc soixante-dix
     deux tartines beurrées
     et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
60  Il est terrible
     le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
     il est terrible ce bruit
     quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

1 Potin : nom d'une chaîne de magasins d'alimentation.

Dissertation (16 points)

Dans quelle mesure la forme littéraire peut-elle rendre une argumentation plus efficace ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, vos lectures personnelles et les oeuvres étudiées en classe.

Série L :

Le commentaire de texte :

TEXTE B - Albert Cohen, Le Livre de ma mère

                      Ô mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits chats
       rassurants, vertueuses chromos1, conforts et confitures, tisanes, pâtes pectorales2, arnica,
       papillon du gaz3 dans la cuisine, sirop d'orgeat, antiques dentelles, odeurs, naphtalines4,
       veilleuses de porcelaine, petits baisers du soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir
  5   bordé mon lit, que maintenant j'allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un
      écureuil. Ô mon enfance, gelées de coings, bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en
      peluche, convalescences chéries, anniversaires, lettres du Nouvel An sur du papier à
      dentelures, dindes de Noël, fables de La Fontaine idiotement récitées debout sur la table,
      bonbons à fleurettes, attentes des vacances, cerceaux, diabolos, petites mains sales, genoux
10   écorchés et j'arrachais la croûte toujours trop tôt, balançoires des foires, cirque Alexandre où
      elle me menait une fois par an et auquel je pensais des mois à l'avance, cahiers neufs de la
      rentrée, sac d'école en faux léopard, plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages, plumes
      Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure5, goûters de pain et de chocolat, noyaux
      d'abricots thésaurisés6, boîte à herboriser, billes d'agate7, chansons de Maman, leçons qu'elle
15   me faisait repasser le matin, heures passées à la regarder cuisiner avec importance, enfance,
      petites paix, petits bonheurs, gâteaux de Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je n'aurai
      plus, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les rives
      s'éloignent. Ma mort approche.

1 chromo : dessin de qualité médiocre.
2 pâte pectorale : pâte pour soigner la toux.
3 papillon du gaz : robinet d'arrêt du gaz.
4 naphtalines : produits anti-mites.
5 Sergent-Major, Blanzy-Poure : marques de plume.
6 thésaurisés : amassés, accumulés.
7 agate : pierre précieuse.

Voir le corrigé

Dissertation :

TEXTE A - Colette, Sido

Colette évoque le souvenir de sa mère, Sido.

                Ô géraniums, ô digitales1... Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés
      au long de la terrasse, c'est de votre reflet que ma joue d'enfant reçut un don vermeil. Car
      « Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte1,
      des hortensias, et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge1, encore
  5   qu'elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou2 de veau
      frais... À contre-cœur elle faisait pacte avec l'Est : « Je m'arrange avec lui », disait-elle.
      Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux3,
      ce point glacé, traître aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques
      bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.
10            Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un
      junko-biloba1 , - je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d'école, qui les
      séchaient entre les pages de l'atlas - tout le chaud jardin se nourrissait d'une lumière jaune, à
      tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet, dépendaient,
      dépendent encore d'un sentimental bonheur ou d'un éblouissement optique. Étés réverbérés
15   par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés
      presque sans nuits... Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me l'accordait en
      récompense. J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m'en allais, un panier
      vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la
      rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
20            À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand
      je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes
      jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus
      sensibles que tout le reste de mon corps... J'allais seule, ce pays mal pensant était sans
      dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un
25   état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau,
      le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...
                Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle
      regardait courir et décroître sur la pente son oeuvre, - « chef-d'œuvre », disait-elle. J'étais peut-
      être jolie ; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d'accord... Je l'étais à
30   cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des
      cheveux blonds qui ne seraient lissés qu'à mon retour, et de ma supériorité d'enfant éveillée
      sur les autres enfants endormis.
               Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon
      saoul4, pas avant d'avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et
35   goûté l'eau de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de la terre par
      une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se
      décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L'autre source, presque invisible,
      froissait l'herbe comme un serpent, s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses,
      fleuris en ronde, attestaient seuls sa  présence. La première avait goût de feuille de chêne, la
40   seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur saveur
      m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette gorgée
      imaginaire...

1 noms de plantes
2 mou : viande pour l'alimentation des chats.
3 cardinaux et collatéraux : les points cardinaux sont les quatre points de l'horizon (nord, sud, est, ouest), les points collatéraux sont situés entre deux points cardinaux et à égale distance de ces derniers.
4 manger son saoul : manger jusqu'à en être rassasié.

 

TEXTE B - Albert Cohen, Le Livre de ma mère

                      Ô mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits chats
       rassurants, vertueuses chromos1, conforts et confitures, tisanes, pâtes pectorales2, arnica,
       papillon du gaz3 dans la cuisine, sirop d'orgeat, antiques dentelles, odeurs, naphtalines4,
       veilleuses de porcelaine, petits baisers du soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir
  5   bordé mon lit, que maintenant j'allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un
      écureuil. Ô mon enfance, gelées de coings, bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en
      peluche, convalescences chéries, anniversaires, lettres du Nouvel An sur du papier à
      dentelures, dindes de Noël, fables de La Fontaine idiotement récitées debout sur la table,
      bonbons à fleurettes, attentes des vacances, cerceaux, diabolos, petites mains sales, genoux
10   écorchés et j'arrachais la croûte toujours trop tôt, balançoires des foires, cirque Alexandre où
      elle me menait une fois par an et auquel je pensais des mois à l'avance, cahiers neufs de la
      rentrée, sac d'école en faux léopard, plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages, plumes
      Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure5, goûters de pain et de chocolat, noyaux
      d'abricots thésaurisés6, boîte à herboriser, billes d'agate7, chansons de Maman, leçons qu'elle
15   me faisait repasser le matin, heures passées à la regarder cuisiner avec importance, enfance,
      petites paix, petits bonheurs, gâteaux de Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je n'aurai
      plus, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les rives
      s'éloignent. Ma mort approche.

1 chromo : dessin de qualité médiocre.
2 pâte pectorale : pâte pour soigner la toux.
3 papillon du gaz : robinet d'arrêt du gaz.
4 naphtalines : produits anti-mites.
5 Sergent-Major, Blanzy-Poure : marques de plume.
6 thésaurisés : amassés, accumulés.
7 agate : pierre précieuse.

Corrigé du commentaire

TEXTE C - Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée

                La principale fonction de Louise et de maman, c'était de me nourrir ; leur tâche n'était
      pas toujours facile. Par ma bouche, le monde entrait en moi plus intimement que par mes yeux
      et mes mains. Je ne l'acceptais pas tout entier. La fadeur des crèmes de blé vert, des bouillies
      d'avoine, des panades1, m'arrachait des larmes ; l'onctuosité des graisses, le mystère gluant
5    des coquillages me révoltaient ; sanglots, cris, vomissements, mes répugnances étaient si
      obstinées qu'on renonça à les combattre. En revanche, je profitai passionnément du privilège
      de l'enfance pour qui la beauté, le luxe, le bonheur sont des choses qui se mangent ; devant
      les confiseries de la rue Vavin, je me pétrifiais, fascinée par l'éclat lumineux des fruits
      confits, le sourd chatoiement des pâtes de fruits, la floraison bigarrée des bonbons acidulés ;
10   vert, rouge, orange, violet : je convoitais les couleurs elles-mêmes autant que le plaisir
      qu'elles me promettaient. J'avais souvent la chance que mon admiration s'achevât en
      jouissance. Maman concassait des pralines dans un mortier, elle mélangeait à une crème jaune
      la poudre grenue ; le rosé des bonbons se dégradait en nuances exquises : je plongeais ma
      cuiller dans un coucher de soleil. Les soirs où mes parents recevaient, les glaces du salon
15   multipliaient les feux d'un lustre de cristal. Maman s'asseyait devant le piano à queue, une
      dame vêtue de tulle jouait du violon et un cousin du violoncelle. Je faisais craquer entre mes
      dents la carapace d'un fruit déguisé, une bulle de lumière éclatait contre mon palais avec un
      goût de cassis ou d'ananas : je possédais toutes les couleurs et toutes les flammes, les
      écharpes de gaze, les diamants, les dentelles ; je possédais toute la fête. Les paradis où coulent
20   le lait et le miel ne m'ont jamais alléchée, mais j'enviais à Dame Tartine sa chambre à
      coucher en échaudé2 cet univers que nous habitons, s'il était tout entier comestible, quelle
      prise nous aurions sur lui ! Adulte, j'aurais voulu brouter les amandiers en fleurs, mordre dans les
      pralines du couchant. Contre le ciel de New York, les enseignes au néon semblaient des
      friandises géantes et je me suis sentie frustrée.

1 panade : bouillie composée de pain, de beurre, d'eau, de lait et de jaune d'oeuf.
2 échaudé : pâtisserie légère passée au four.

Questions : Montrez ce qui peut justifier le rapprochement de ces trois auteurs, dans leur vision de l'enfance comme dans la démarche qu'ils choisissent pour l'évoquer.

 Dissertation

« Les rives s’éloignent. Ma mort approche », écrit Albert Cohen. Selon vous, l’écriture autobiographique est-elle une manière de se préparer à la mort ou de conserver la saveur de la vie ?
Vous répondrez en vous appuyant sur les textes du corpus et sur d’autres œuvres que vous avez lues ou étudiées.

   Invention

Gêné ou irrité par le caractère trop intimiste de certaines formes d’écriture de soi, un jeune lecteur écrit une lettre ouverte aux écrivains pour défendre une autre conception de l’autobiographie.

Séries Technologiques :

Commentaire littéraire : Art de la narration et fonction de la gazelle

Objet d'étude : convaincre, persuader et délibérer.

Texte :

Henry de Monfreid : Les derniers jours de l'Arabie heureuse1, 1935.
Chapitre X : "La gazelle du sultan."

       [...]
   1          Le sultan Yaya2 possédait une gazelle merveilleusement apprivoisée ; ses
       yeux profonds semblaient exprimer des pensées humaines et on s'attendait à
       chaque instant au miracle de la parole.
              C'était cependant une gazelle très commune, née dans la solitude des
  5   hauts plateaux du Yémen. Un pâtre l'avait trouvée toute petite auprès de sa
       mère blessée et il l'avait donnée à une chèvre à la place du chevreau qu'on avait
       fait rôtir. Elle s'ébattait maintenant dans les jardins du sultan, se mirait avec
       grâce dans l'eau tranquille des bassins. À l'appel de son maître elle accourait en
       bonds harmonieux portée semblait-il par d'invisibles ailes.
 10         Yaya l'avait toujours auprès de lui, couchée à ses pieds, quand il rendait
       la justice, et bien des fois il fut plus clément pour la détresse humaine quand le
       regard limpide et doux de ces grands yeux se levait sur lui.
              Elle mangeait dans sa main et venait l'éveiller s'il tardait trop, lorsque
       résonnait l'appel de la prière. Elle le suivait en tous lieux, et prenait part à sa vie
 15   comme si réellement elle avait appartenu au monde des hommes.
              En cela elle ne différait pas des autres gazelles, ses sœurs, car toutes se
       font aimer par la même grâce délicate. L'énigme de leurs yeux profonds trouble
       un peu l'homme inquiet devant le mystère, aussi imagine-t-il tout ce qui plaît à
       son cœur et met-il en ses pauvres bêtes si simples une âme pareille à la sienne.
 20         Un soir, assez tard dans la nuit, Osman3, en quittant le sultan, aperçut la
       gazelle au milieu du parc, broutant au clair de lune. Le lieu était désert. Une idée
       inattendue, brusque et précise comme la lueur d'un éclair quand elle fait surgir
       de la nuit les plaines et les montagnes, lui traversa l'esprit ; cette bête, vraiment,
       tenait-elle au cœur de son ami autant que lui-même ?

 25         La parole de son père lui revint en mémoire : "Ne sois jamais le familier
       d'un sultan, car son amitié est vaine..."
              II caressait doucement la gazelle, tandis que ces pensées mélancoliques
       montaient du fond de son cœur... Brusquement, cédant à une impulsion, d'un
       geste peut-être involontaire, il la saisit, l'enveloppa dans son manteau et s'enfuit.
 30         Il sortit des jardins sans être vu. Arrivé chez lui il enferma la bête dans une
       chambre retirée de sa maison où personne ne pouvait soupçonner sa présence.
       Cela fait, il alla se coucher et médita jusqu'au matin.
              Ce jour-là était jour de marché ; il fit acheter pour six piastres (3 francs)
       une jeune gazelle toute semblable à celle qu'il avait emportée la nuit dernière.
 35         Il la fit dépecer par ses serviteurs et donna l'ordre d'en préparer la viande
       pour le repas du midi.
              — Je vais te confier un grand secret, dit-il à sa femme, un secret que tu
       dois garder jusque dans la tombe si tu tiens à mon honneur et à ma vie. Puis-je
       me fier à toi ?
 40         — Ô mon ami, si les femmes dit-on, sont bavardes, elles savent dire
       uniquement ce qu'elles veulent et ton secret sera enseveli en moi comme le plus
       précieux trésor de l'avare.
              — Eh bien, écoute, ô Haléma. Hier, sans le vouloir, j'ai blessé la gazelle
       du sultan, mon maître. Pour éviter son courroux, je l'ai achevée et ce matin nous
 45  la mangerons..."
              Le soleil n'était pas encore au milieu de sa course que déjà les hérauts4
       parcouraient la ville promettant une fortune à qui retrouverait la gazelle du
       sultan.
              Des amis vinrent voir la femme d'Osman et parlèrent de la passionnante
 50  affaire. Les suppositions les plus extravagantes couraient de bouche en bouche,
       tous prétendaient savoir. Haléma les écoutait avec un sourire intérieur car elle
       seule savait la vérité. Quel orgueil de détenir le mot d'une si prodigieuse
       énigme ! mais quelle amertume de passer pour une ignorante !...
              — Vous qui vivez si retirée, lui disait-on, vous ne pouvez pas savoir...
 55  etc...
              — Non, ma chère, taisez-vous, lui répondait-on, quand elle voulait parler,
       je suis bien informée, croyez-moi, etc..."
              C'était intolérable, au-dessus de ses forces de faible femme... elle n'y
       résista pas tant la joie, la volupté d'étonner, lui ôtait tout discernement.
 60         Elle conta la chose en grand mystère et avec force serment à sa meilleure
       amie... et une heure après le sultan était informé.
              Le gouverneur du palais arriva au moment où les deux époux achevaient
       de manger la gazelle.
              Osman fut amené, entouré de soldats en armes, et jeté brutalement dans
 65  le cachot des condamnés à mort.
              Questionné, il avoua sur-le-champ, disant qu'il avait tué la gazelle par
       accident. Il offrit au sultan de la remplacer ; une autre sans doute s'apprivoiserait
       aussi bien.
              Mais le sultan refusa de l'entendre, tant un pareil crime était monstrueux.
 70         II fit saisir tous les biens de son ancien ami et beaucoup pensèrent que la
       disparition de cette gazelle était un prétexte pour remplir les coffres du
       souverain. Il ordonna ensuite qu'il eût la tête tranchée, ce qui mettait fin à toutes
       les revendications ultérieures.
              Osman restait insensible à une sentence aussi cruelle et ses amis le
 75  virent avec admiration marcher au supplice sans le moindre trouble. Il était
       souriant et calme comme un juste que rien ne peut émouvoir.
              Le sultan voulut assister à la punition du coupable. Il était assis entouré de
       ses courtisans, - les anciens amis d'Osman qui maintenant étaient les plus
       acharnés contre lui. - Ils lui disaient :
 80         — Voyez, sire, quel cynisme5 quelle dureté de cœur, pas le moindre
       remords, il semble joyeux d'avoir offensé Votre Majesté, son bienfaiteur et son
       ami et sa perversité est si grande que la mort même lui est indifférente. Que
       Votre Majesté ne lui fait-elle pas crever les yeux et couper les mains pour
       l'envoyer mourir abandonné dans le désert."
 85         Cependant, à la vue de cet homme qui allait mourir, le souvenir de l'ami
       d'autrefois éveilla en son cœur un peu de pitié. Il se revit, assis à ses côtés,
       lisant les strophes d'Omar Kayan6, devant la mer éternelle, au moment où le
       messager lui apporta la terrible nouvelle de son avènement7 ; elle lui parut alors
       passer sur son destin, comme l'ombre d'un corbeau en travers de sa route...
 90         II allait faire le geste généreux du pardon quand son intendant, cet ancien
       esclave qu'Osman avait sauvé et qui lui devait tout, jeta aux pieds du souverain
       la tête à demi carbonisée d'une gazelle qu'il avait découverte derrière la maison
       de son bienfaiteur.
              À cette vue, la fureur étouffa la pitié naissante et le sultan donna l'ordre
 95   fatal.
              — Merci, Ali, dit Osman à l'ancien esclave qui venait de réveiller contre lui
       la colère du souverain, merci, tu me rends aujourd'hui la mort que j'ai écartée de
       toi naguère. Mais tu viens de tromper ton maître en voulant le flatter : cette tête
       n'est pas celle de la bête bien-aimée qu'il pleure aujourd'hui sans que ma mort
100  ignominieuse puisse le consoler.
              "Prends cette clé et qu'il plaise au sultan notre seigneur d'envoyer sur-le-
       champ deux gardes dans ma maison. Dans la chambre du second étage,
       derrière l'appartement des femmes, il y a là la vraie gazelle ; pas un poil n'y
       manque. Je te demande en grâce, et ceci est ma dernière volonté, d'avoir la tête
105  tranchée en m'agenouillant sur elle.
              Le bourreau déjà était prêt. Du doigt il vérifiait le tranchant de son sabre et
       Osman, toujours calme, demeurait agenouillé.
              L'Imam voulut attendre le retour de l'envoyé, soit pour confondre
       l'imposteur, si la tête qu'il avait montrée n'était pas celle de la vraie gazelle ou
110  bien pour accabler Osman de son nouveau mensonge.
              Il n'attendit pas longtemps. Rapide comme la foudre, la gazelle, aussitôt
       libérée, bondit à travers la foule et sauta sur son maître en le couvrant de
       caresses.
              Le sultan, d'abord muet de stupeur, crut à un miracle. Transporté de joie il
115  s'élança vers Osman, l'embrassa, et le pressa sur son cœur avant même que le
       bourreau ait délié ses mains.
              Le jour même Osman voulut quitter la ville. En vain le sultan le supplia de
       pardonner son injuste fureur, de rester près de lui, et d'accepter des présents
       magnifiques en compensation de tout le mal qu'il lui avait fait.
120         — Non, je te remercie. Aucun présent ne peut payer une amitié fidèle.
       Permets-moi de me retirer dans ma palmeraie de Kauka8 où nous avons connu
       le dernier baiser de l'amitié sincère. J'ai imaginé cette histoire pour savoir si
       dans ton cœur je comptais plus qu'une gazelle de 6 piastres... Si tu veux faire
       quelque chose pour moi, pardonne à ce malheureux esclave qui a menti pour
125  m'accuser. Il a fait comme tant d'autres pour qui la vie d'un homme compte bien
       peu quand elle doit servir à flatter le souverain. Tous les courtisans qui
       t'entourent sont ainsi et je voudrais que cet exemple te mette en garde contre le
       poison de leur flatterie pour qu'il ne corrompe pas à jamais le cœur généreux
       que Dieu t'a donné.
130         "Je veux aller vivre loin des hommes et des villes, au milieu de mes
       esclaves et de mes troupeaux, dans la nature généreuse, indifférente et sans
       haine.
              "Puissè-je, un jour, mourir comme mon père dans le calme d'un beau
       soir, sans interrompre le chant d'une jeune esclave."

1 L'Arabie heureuse : désigne l'actuel Yémen, pays situé â l'extrême sud du désert arabique.
2 Sultan Yaya : souverain qui régna sur le Nord Yémen de 1918 à 1948.
3 Osman : ami d'enfance du sultan Yaya qui en a fait son premier conseiller.
4 Hérauts : messagers.
5 Cynisme : brutalité, absence de scrupules.
6 Omar Kayan : 1050-1123 : poète et savant perse.
7 Avènement : moment où Yaya est devenu sultan, à la mort de son père.
8 Kauka : ville des bords de la Mer Rouge, très éloignée des terres du sultan.

Henry de Monfreid, Les Derniers jours de l'Arabie heureuse, 1935.
Chapitre X "La gazelle du sultan"

Le texte respecte la ponctuation et la manière d'écrire les nombres de l'édition. (Gallimard 1935)

Questions :

1. Pourquoi ce récit est-il un apologue ? (3 points)
2. Quels défauts humains cet apologue illustre-t-il ? (3 points)

Commentaire (14 points)

Vous commenterez le texte depuis "Le sultan Yaya possédait une gazelle" jusqu'à "l'enveloppa dans son manteau et s'enfuit" (ligne 1 à 29), en vous aidant du parcours de lecture suivant :
- Vous analyserez comment le narrateur capte l'attention du lecteur.
- Vous étudierez les caractéristiques et les fonctions de la gazelle dans ce passage.

Dissertation

"... Je voudrais que cet exemple te mette en garde" déclare Osman au sultan Yaya.
En prenant appui sur l'exemple de "La gazelle du sultan" et sur d'autres apologues (fables ou contes) que vous connaissez, vous vous demanderez si les récits à valeur morale peuvent instruire et intéresser les lecteurs d'aujourd'hui.

Voir le corrigé


Nouveau : Pour demander un corrigé : Cliquez ici ou laissez un message sur le forum !



© 2007 Copyright www.lescorriges.com - Déclaration CNIL n°1164329 - Mentions-légales