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Pour les série S et ES :
Commentaire de texte :
TEXTE A - Jean de La Bruyère, Les Caractères, "De l'homme"
Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils
n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle
de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend
maître du plat, et fait son propre1 de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il
5 n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se
sert à table que de ses mains ; il manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire, et en use
de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur
épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ;
le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un
10 plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange
haut3 et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier4 ; il
écure5 ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière
d'établissement6, et ne souffre pas d'être plus pressé7 au sermon ou au théâtre que dans sa
chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute
15 autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il
les prévient8 dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le
meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps
pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes9, équipages10. Il
embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de
20 maux que les siens, que sa réplétion11 et sa bile, ne pleure point la mort des autres,
n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.
Corrigé :
Le sujet de dissertation :
TEXTE A - Jean de La Bruyère, Les Caractères, "De l'homme"
Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils
n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle
de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend
maître du plat, et fait son propre1 de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il
5 n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se
sert à table que de ses mains ; il manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire, et en use
de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur
épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ;
le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un
10 plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange
haut3 et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier4 ; il
écure5 ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière
d'établissement6, et ne souffre pas d'être plus pressé7 au sermon ou au théâtre que dans sa
chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute
15 autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il
les prévient8 dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le
meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps
pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes9, équipages10. Il
embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de
20 maux que les siens, que sa réplétion11 et sa bile, ne pleure point la mort des autres,
n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.
TEXTE B - Victor Hugo, Choses vues
Hier, 22 février1, j'allais à la Chambre des Pairs2. Il faisait beau et très froid, malgré le
soleil de midi. Je vis venir rue de Tournon un homme que deux soldats emmenaient. Cet
homme était blond, pâle, maigre, hagard; trente ans à peu près, un pantalon de grosse toile,
les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants roulés autour des chevilles
5 pour tenir lieu de bas ; une blouse courte, souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait
qu'il couchait habituellement sur le pavé ; la tète nue et hérissée. Il avait sous le bras un pain.
Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on
l'emmenait. En passant devant la caserne de gendarmerie, un des soldats y entra, et l'homme
resta à la porte, gardé par l'autre soldat.
10 Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne. C'était une berline armoriée3
portant aux lanternes une couronne ducale4, attelée de deux chevaux gris, deux laquais en
guêtres derrière. Les glaces étaient levées, mais on distinguait l'intérieur tapissé de damas
bouton d'or5. Le regard de l'homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y avait dans la
voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle,
15 éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les
rubans, les dentelles et les fourrures.
Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait.
Je demeurai pensif.
Cet homme n'était plus pour moi un homme, c'était le spectre de la misère, c'était
20 l'apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d'une révolution encore plongée
dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois, le pauvre coudoyait6 le riche, ce spectre
rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi
longtemps. Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe, tandis que cette
femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable.
Victor Hugo, Choses vues, 1846
1 22 février 1846, deux ans avant les émeutes de 1848 qui entraîneront l'abdication du roi Louis-Philippe
2 Chambre des Pairs : désigne la Haute Assemblée législative dont Victor Hugo était membre.
3 Berline armoriée : voiture à chevaux sur laquelle sont peints les emblèmes d'une famille noble.
4 Couronne ducale : cet emblème signale que la passagère est une duchesse.
5 Damas bouton d'or : étoffe précieuse de couleur jaune.
6 Coudoyer : côtoyer
TEXTE C - Jacques Prévert, Paroles, "La Grasse Matinée"
Il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
5 elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
10 ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin1
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
15 il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
20 doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
25 un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
30 trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
35 poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
40 Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
45 un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
50 café-crème
café-crème arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond lui a volé
55 deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
60 Il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.
1 Potin : nom d'une chaîne de magasins d'alimentation.
Dissertation (16 points)
Dans quelle mesure la forme littéraire peut-elle rendre une argumentation plus efficace ?
Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, vos lectures personnelles et les oeuvres étudiées en classe.
Série L :
Le commentaire de texte :
TEXTE B - Albert Cohen, Le Livre de ma mère
Ô mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits chats
rassurants, vertueuses chromos1, conforts et confitures, tisanes, pâtes pectorales2, arnica,
papillon du gaz3 dans la cuisine, sirop d'orgeat, antiques dentelles, odeurs, naphtalines4,
veilleuses de porcelaine, petits baisers du soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir
5 bordé mon lit, que maintenant j'allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un
écureuil. Ô mon enfance, gelées de coings, bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en
peluche, convalescences chéries, anniversaires, lettres du Nouvel An sur du papier à
dentelures, dindes de Noël, fables de La Fontaine idiotement récitées debout sur la table,
bonbons à fleurettes, attentes des vacances, cerceaux, diabolos, petites mains sales, genoux
10 écorchés et j'arrachais la croûte toujours trop tôt, balançoires des foires, cirque Alexandre où
elle me menait une fois par an et auquel je pensais des mois à l'avance, cahiers neufs de la
rentrée, sac d'école en faux léopard, plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages, plumes
Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure5, goûters de pain et de chocolat, noyaux
d'abricots thésaurisés6, boîte à herboriser, billes d'agate7, chansons de Maman, leçons qu'elle
15 me faisait repasser le matin, heures passées à la regarder cuisiner avec importance, enfance,
petites paix, petits bonheurs, gâteaux de Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je n'aurai
plus, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les rives
s'éloignent. Ma mort approche.
1 chromo : dessin de qualité médiocre.
2 pâte pectorale : pâte pour soigner la toux.
3 papillon du gaz : robinet d'arrêt du gaz.
4 naphtalines : produits anti-mites.
5 Sergent-Major, Blanzy-Poure : marques de plume.
6 thésaurisés : amassés, accumulés.
7 agate : pierre précieuse.
Dissertation :
TEXTE A - Colette, Sido
Colette évoque le souvenir de sa mère, Sido.
Ô géraniums, ô digitales1... Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés
au long de la terrasse, c'est de votre reflet que ma joue d'enfant reçut un don vermeil. Car
« Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte1,
des hortensias, et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge1, encore
5 qu'elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou2 de veau
frais... À contre-cœur elle faisait pacte avec l'Est : « Je m'arrange avec lui », disait-elle.
Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux3,
ce point glacé, traître aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques
bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.
10 Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un
junko-biloba1 , - je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d'école, qui les
séchaient entre les pages de l'atlas - tout le chaud jardin se nourrissait d'une lumière jaune, à
tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet, dépendaient,
dépendent encore d'un sentimental bonheur ou d'un éblouissement optique. Étés réverbérés
15 par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés
presque sans nuits... Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me l'accordait en
récompense. J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m'en allais, un panier
vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la
rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
20 À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand
je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes
jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus
sensibles que tout le reste de mon corps... J'allais seule, ce pays mal pensant était sans
dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un
25 état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau,
le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...
Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle
regardait courir et décroître sur la pente son oeuvre, - « chef-d'œuvre », disait-elle. J'étais peut-
être jolie ; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d'accord... Je l'étais à
30 cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des
cheveux blonds qui ne seraient lissés qu'à mon retour, et de ma supériorité d'enfant éveillée
sur les autres enfants endormis.
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon
saoul4, pas avant d'avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et
35 goûté l'eau de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de la terre par
une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se
décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L'autre source, presque invisible,
froissait l'herbe comme un serpent, s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses,
fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la
40 seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur saveur
m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette gorgée
imaginaire...
1 noms de plantes
2 mou : viande pour l'alimentation des chats.
3 cardinaux et collatéraux : les points cardinaux sont les quatre points de l'horizon (nord, sud, est, ouest), les points collatéraux sont situés entre deux points cardinaux et à égale distance de ces derniers.
4 manger son saoul : manger jusqu'à en être rassasié.
TEXTE B - Albert Cohen, Le Livre de ma mère
Ô mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits chats
rassurants, vertueuses chromos1, conforts et confitures, tisanes, pâtes pectorales2, arnica,
papillon du gaz3 dans la cuisine, sirop d'orgeat, antiques dentelles, odeurs, naphtalines4,
veilleuses de porcelaine, petits baisers du soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir
5 bordé mon lit, que maintenant j'allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un
écureuil. Ô mon enfance, gelées de coings, bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en
peluche, convalescences chéries, anniversaires, lettres du Nouvel An sur du papier à
dentelures, dindes de Noël, fables de La Fontaine idiotement récitées debout sur la table,
bonbons à fleurettes, attentes des vacances, cerceaux, diabolos, petites mains sales, genoux
10 écorchés et j'arrachais la croûte toujours trop tôt, balançoires des foires, cirque Alexandre où
elle me menait une fois par an et auquel je pensais des mois à l'avance, cahiers neufs de la
rentrée, sac d'école en faux léopard, plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages, plumes
Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure5, goûters de pain et de chocolat, noyaux
d'abricots thésaurisés6, boîte à herboriser, billes d'agate7, chansons de Maman, leçons qu'elle
15 me faisait repasser le matin, heures passées à la regarder cuisiner avec importance, enfance,
petites paix, petits bonheurs, gâteaux de Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je n'aurai
plus, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les rives
s'éloignent. Ma mort approche.
1 chromo : dessin de qualité médiocre.
2 pâte pectorale : pâte pour soigner la toux.
3 papillon du gaz : robinet d'arrêt du gaz.
4 naphtalines : produits anti-mites.
5 Sergent-Major, Blanzy-Poure : marques de plume.
6 thésaurisés : amassés, accumulés.
7 agate : pierre précieuse.
TEXTE C - Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée
La principale fonction de Louise et de maman, c'était de me nourrir ; leur tâche n'était
pas toujours facile. Par ma bouche, le monde entrait en moi plus intimement que par mes yeux
et mes mains. Je ne l'acceptais pas tout entier. La fadeur des crèmes de blé vert, des bouillies
d'avoine, des panades1, m'arrachait des larmes ; l'onctuosité des graisses, le mystère gluant
5 des coquillages me révoltaient ; sanglots, cris, vomissements, mes répugnances étaient si
obstinées qu'on renonça à les combattre. En revanche, je profitai passionnément du privilège
de l'enfance pour qui la beauté, le luxe, le bonheur sont des choses qui se mangent ; devant
les confiseries de la rue Vavin, je me pétrifiais, fascinée par l'éclat lumineux des fruits
confits, le sourd chatoiement des pâtes de fruits, la floraison bigarrée des bonbons acidulés ;
10 vert, rouge, orange, violet : je convoitais les couleurs elles-mêmes autant que le plaisir
qu'elles me promettaient. J'avais souvent la chance que mon admiration s'achevât en
jouissance. Maman concassait des pralines dans un mortier, elle mélangeait à une crème jaune
la poudre grenue ; le rosé des bonbons se dégradait en nuances exquises : je plongeais ma
cuiller dans un coucher de soleil. Les soirs où mes parents recevaient, les glaces du salon
15 multipliaient les feux d'un lustre de cristal. Maman s'asseyait devant le piano à queue, une
dame vêtue de tulle jouait du violon et un cousin du violoncelle. Je faisais craquer entre mes
dents la carapace d'un fruit déguisé, une bulle de lumière éclatait contre mon palais avec un
goût de cassis ou d'ananas : je possédais toutes les couleurs et toutes les flammes, les
écharpes de gaze, les diamants, les dentelles ; je possédais toute la fête. Les paradis où coulent
20 le lait et le miel ne m'ont jamais alléchée, mais j'enviais à Dame Tartine sa chambre à
coucher en échaudé2 cet univers que nous habitons, s'il était tout entier comestible, quelle
prise nous aurions sur lui ! Adulte, j'aurais voulu brouter les amandiers en fleurs, mordre dans les
pralines du couchant. Contre le ciel de New York, les enseignes au néon semblaient des
friandises géantes et je me suis sentie frustrée.
1 panade : bouillie composée de pain, de beurre, d'eau, de lait et de jaune d'oeuf.
2 échaudé : pâtisserie légère passée au four.
Questions : Montrez ce qui peut justifier le rapprochement de ces trois auteurs, dans leur vision de l'enfance comme dans la démarche qu'ils choisissent pour l'évoquer.
Dissertation
« Les rives s’éloignent. Ma mort approche », écrit Albert Cohen. Selon vous, l’écriture autobiographique est-elle une manière de se préparer à la mort ou de conserver la saveur de la vie ?
Vous répondrez en vous appuyant sur les textes du corpus et sur d’autres œuvres que vous avez lues ou étudiées.
Invention
Gêné ou irrité par le caractère trop intimiste de certaines formes d’écriture de soi, un jeune lecteur écrit une lettre ouverte aux écrivains pour défendre une autre conception de l’autobiographie.
Séries Technologiques :
Commentaire littéraire : Art de la narration et fonction de la gazelle
Objet d'étude : convaincre, persuader et délibérer.
Texte :
Henry de Monfreid : Les derniers jours de l'Arabie heureuse1, 1935.
Chapitre X : "La gazelle du sultan."
[...]
1 Le sultan Yaya2 possédait une gazelle merveilleusement apprivoisée ; ses
yeux profonds semblaient exprimer des pensées humaines et on s'attendait à
chaque instant au miracle de la parole.
C'était cependant une gazelle très commune, née dans la solitude des
5 hauts plateaux du Yémen. Un pâtre l'avait trouvée toute petite auprès de sa
mère blessée et il l'avait donnée à une chèvre à la place du chevreau qu'on avait
fait rôtir. Elle s'ébattait maintenant dans les jardins du sultan, se mirait avec
grâce dans l'eau tranquille des bassins. À l'appel de son maître elle accourait en
bonds harmonieux portée semblait-il par d'invisibles ailes.
10 Yaya l'avait toujours auprès de lui, couchée à ses pieds, quand il rendait
la justice, et bien des fois il fut plus clément pour la détresse humaine quand le
regard limpide et doux de ces grands yeux se levait sur lui.
Elle mangeait dans sa main et venait l'éveiller s'il tardait trop, lorsque
résonnait l'appel de la prière. Elle le suivait en tous lieux, et prenait part à sa vie
15 comme si réellement elle avait appartenu au monde des hommes.
En cela elle ne différait pas des autres gazelles, ses sœurs, car toutes se
font aimer par la même grâce délicate. L'énigme de leurs yeux profonds trouble
un peu l'homme inquiet devant le mystère, aussi imagine-t-il tout ce qui plaît à
son cœur et met-il en ses pauvres bêtes si simples une âme pareille à la sienne.
20 Un soir, assez tard dans la nuit, Osman3, en quittant le sultan, aperçut la
gazelle au milieu du parc, broutant au clair de lune. Le lieu était désert. Une idée
inattendue, brusque et précise comme la lueur d'un éclair quand elle fait surgir
de la nuit les plaines et les montagnes, lui traversa l'esprit ; cette bête, vraiment,
tenait-elle au cœur de son ami autant que lui-même ?
25 La parole de son père lui revint en mémoire : "Ne sois jamais le familier
d'un sultan, car son amitié est vaine..."
II caressait doucement la gazelle, tandis que ces pensées mélancoliques
montaient du fond de son cœur... Brusquement, cédant à une impulsion, d'un
geste peut-être involontaire, il la saisit, l'enveloppa dans son manteau et s'enfuit.
30 Il sortit des jardins sans être vu. Arrivé chez lui il enferma la bête dans une
chambre retirée de sa maison où personne ne pouvait soupçonner sa présence.
Cela fait, il alla se coucher et médita jusqu'au matin.
Ce jour-là était jour de marché ; il fit acheter pour six piastres (3 francs)
une jeune gazelle toute semblable à celle qu'il avait emportée la nuit dernière.
35 Il la fit dépecer par ses serviteurs et donna l'ordre d'en préparer la viande
pour le repas du midi.
— Je vais te confier un grand secret, dit-il à sa femme, un secret que tu
dois garder jusque dans la tombe si tu tiens à mon honneur et à ma vie. Puis-je
me fier à toi ?
40 — Ô mon ami, si les femmes dit-on, sont bavardes, elles savent dire
uniquement ce qu'elles veulent et ton secret sera enseveli en moi comme le plus
précieux trésor de l'avare.
— Eh bien, écoute, ô Haléma. Hier, sans le vouloir, j'ai blessé la gazelle
du sultan, mon maître. Pour éviter son courroux, je l'ai achevée et ce matin nous
45 la mangerons..."
Le soleil n'était pas encore au milieu de sa course que déjà les hérauts4
parcouraient la ville promettant une fortune à qui retrouverait la gazelle du
sultan.
Des amis vinrent voir la femme d'Osman et parlèrent de la passionnante
50 affaire. Les suppositions les plus extravagantes couraient de bouche en bouche,
tous prétendaient savoir. Haléma les écoutait avec un sourire intérieur car elle
seule savait la vérité. Quel orgueil de détenir le mot d'une si prodigieuse
énigme ! mais quelle amertume de passer pour une ignorante !...
— Vous qui vivez si retirée, lui disait-on, vous ne pouvez pas savoir...
55 etc...
— Non, ma chère, taisez-vous, lui répondait-on, quand elle voulait parler,
je suis bien informée, croyez-moi, etc..."
C'était intolérable, au-dessus de ses forces de faible femme... elle n'y
résista pas tant la joie, la volupté d'étonner, lui ôtait tout discernement.
60 Elle conta la chose en grand mystère et avec force serment à sa meilleure
amie... et une heure après le sultan était informé.
Le gouverneur du palais arriva au moment où les deux époux achevaient
de manger la gazelle.
Osman fut amené, entouré de soldats en armes, et jeté brutalement dans
65 le cachot des condamnés à mort.
Questionné, il avoua sur-le-champ, disant qu'il avait tué la gazelle par
accident. Il offrit au sultan de la remplacer ; une autre sans doute s'apprivoiserait
aussi bien.
Mais le sultan refusa de l'entendre, tant un pareil crime était monstrueux.
70 II fit saisir tous les biens de son ancien ami et beaucoup pensèrent que la
disparition de cette gazelle était un prétexte pour remplir les coffres du
souverain. Il ordonna ensuite qu'il eût la tête tranchée, ce qui mettait fin à toutes
les revendications ultérieures.
Osman restait insensible à une sentence aussi cruelle et ses amis le
75 virent avec admiration marcher au supplice sans le moindre trouble. Il était
souriant et calme comme un juste que rien ne peut émouvoir.
Le sultan voulut assister à la punition du coupable. Il était assis entouré de
ses courtisans, - les anciens amis d'Osman qui maintenant étaient les plus
acharnés contre lui. - Ils lui disaient :
80 — Voyez, sire, quel cynisme5 quelle dureté de cœur, pas le moindre
remords, il semble joyeux d'avoir offensé Votre Majesté, son bienfaiteur et son
ami et sa perversité est si grande que la mort même lui est indifférente. Que
Votre Majesté ne lui fait-elle pas crever les yeux et couper les mains pour
l'envoyer mourir abandonné dans le désert."
85 Cependant, à la vue de cet homme qui allait mourir, le souvenir de l'ami
d'autrefois éveilla en son cœur un peu de pitié. Il se revit, assis à ses côtés,
lisant les strophes d'Omar Kayan6, devant la mer éternelle, au moment où le
messager lui apporta la terrible nouvelle de son avènement7 ; elle lui parut alors
passer sur son destin, comme l'ombre d'un corbeau en travers de sa route...
90 II allait faire le geste généreux du pardon quand son intendant, cet ancien
esclave qu'Osman avait sauvé et qui lui devait tout, jeta aux pieds du souverain
la tête à demi carbonisée d'une gazelle qu'il avait découverte derrière la maison
de son bienfaiteur.
À cette vue, la fureur étouffa la pitié naissante et le sultan donna l'ordre
95 fatal.
— Merci, Ali, dit Osman à l'ancien esclave qui venait de réveiller contre lui
la colère du souverain, merci, tu me rends aujourd'hui la mort que j'ai écartée de
toi naguère. Mais tu viens de tromper ton maître en voulant le flatter : cette tête
n'est pas celle de la bête bien-aimée qu'il pleure aujourd'hui sans que ma mort
100 ignominieuse puisse le consoler.
"Prends cette clé et qu'il plaise au sultan notre seigneur d'envoyer sur-le-
champ deux gardes dans ma maison. Dans la chambre du second étage,
derrière l'appartement des femmes, il y a là la vraie gazelle ; pas un poil n'y
manque. Je te demande en grâce, et ceci est ma dernière volonté, d'avoir la tête
105 tranchée en m'agenouillant sur elle.
Le bourreau déjà était prêt. Du doigt il vérifiait le tranchant de son sabre et
Osman, toujours calme, demeurait agenouillé.
L'Imam voulut attendre le retour de l'envoyé, soit pour confondre
l'imposteur, si la tête qu'il avait montrée n'était pas celle de la vraie gazelle ou
110 bien pour accabler Osman de son nouveau mensonge.
Il n'attendit pas longtemps. Rapide comme la foudre, la gazelle, aussitôt
libérée, bondit à travers la foule et sauta sur son maître en le couvrant de
caresses.
Le sultan, d'abord muet de stupeur, crut à un miracle. Transporté de joie il
115 s'élança vers Osman, l'embrassa, et le pressa sur son cœur avant même que le
bourreau ait délié ses mains.
Le jour même Osman voulut quitter la ville. En vain le sultan le supplia de
pardonner son injuste fureur, de rester près de lui, et d'accepter des présents
magnifiques en compensation de tout le mal qu'il lui avait fait.
120 — Non, je te remercie. Aucun présent ne peut payer une amitié fidèle.
Permets-moi de me retirer dans ma palmeraie de Kauka8 où nous avons connu
le dernier baiser de l'amitié sincère. J'ai imaginé cette histoire pour savoir si
dans ton cœur je comptais plus qu'une gazelle de 6 piastres... Si tu veux faire
quelque chose pour moi, pardonne à ce malheureux esclave qui a menti pour
125 m'accuser. Il a fait comme tant d'autres pour qui la vie d'un homme compte bien
peu quand elle doit servir à flatter le souverain. Tous les courtisans qui
t'entourent sont ainsi et je voudrais que cet exemple te mette en garde contre le
poison de leur flatterie pour qu'il ne corrompe pas à jamais le cœur généreux
que Dieu t'a donné.
130 "Je veux aller vivre loin des hommes et des villes, au milieu de mes
esclaves et de mes troupeaux, dans la nature généreuse, indifférente et sans
haine.
"Puissè-je, un jour, mourir comme mon père dans le calme d'un beau
soir, sans interrompre le chant d'une jeune esclave."
1 L'Arabie heureuse : désigne l'actuel Yémen, pays situé â l'extrême sud du désert arabique.
2 Sultan Yaya : souverain qui régna sur le Nord Yémen de 1918 à 1948.
3 Osman : ami d'enfance du sultan Yaya qui en a fait son premier conseiller.
4 Hérauts : messagers.
5 Cynisme : brutalité, absence de scrupules.
6 Omar Kayan : 1050-1123 : poète et savant perse.
7 Avènement : moment où Yaya est devenu sultan, à la mort de son père.
8 Kauka : ville des bords de la Mer Rouge, très éloignée des terres du sultan.
Henry de Monfreid, Les Derniers jours de l'Arabie heureuse, 1935.
Chapitre X "La gazelle du sultan"
Le texte respecte la ponctuation et la manière d'écrire les nombres de l'édition. (Gallimard 1935)
Questions :
1. Pourquoi ce récit est-il un apologue ? (3 points)
2. Quels défauts humains cet apologue illustre-t-il ? (3 points)
Commentaire (14 points)
Vous commenterez le texte depuis "Le sultan Yaya possédait une gazelle" jusqu'à "l'enveloppa dans son manteau et s'enfuit" (ligne 1 à 29), en vous aidant du parcours de lecture suivant :
- Vous analyserez comment le narrateur capte l'attention du lecteur.
- Vous étudierez les caractéristiques et les fonctions de la gazelle dans ce passage.
Dissertation
"... Je voudrais que cet exemple te mette en garde" déclare Osman au sultan Yaya.
En prenant appui sur l'exemple de "La gazelle du sultan" et sur d'autres apologues (fables ou contes) que vous connaissez, vous vous demanderez si les récits à valeur morale peuvent instruire et intéresser les lecteurs d'aujourd'hui.
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