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Article Guerre de Voltaire (cliquez sur le titre ou l'auteur pour effectuer une recherche)

Auteur : Voltaire

Titre : Article Guerre

Époque : 18 ième

Oeuvre dont est tiré le titre : Dictionnaire philosophique

Voltaire : Article Guerre, Dictionnaire philosophique portatif

Un généalogiste prouve à un prince qu’il descend en droite ligne d’un comte dont les parents avaient fait un pacte de famille, il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d’apoplexie : le prince et son conseil concluent sans difficulté que cette province lui appartient de droit divin. Cette province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu’elle ne le connaît pas, qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui ; que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement : ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d’hommes qui n’ont rien à perdre ; il les habillent d’un gros drap bleu à cent dix sous l’aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite et à gauche et marche à la gloire.

Les autres princes qui entendent parler de cette équipée y prennent part, chacun selon son pouvoir, et couvrent une petite étendue de pays de plus de meurtriers mercenaires que Gengis Khan, Tamerlan, Bajazet n’en traînèrent à leur suite.

Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre, et qu’il y a cinq à six sous par jour à gagner pour eux s’ils veulent être de la partie : ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.

Ces multitudes s’acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit.

Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour ; toutes d’accord en seul point, celui de faire tout le mal possible.

Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain.

Commentaire :

Le commentaire du texte de Voltaire peut se traiter de deux manières : d'abord de façon linéaire ou de façon thématique.

Nous proposerons un commentaire composé qui mettra en valeur les différents procédés de dénonciation de la guerre.

Le texte de Voltaire croise deux objets d'étude, selon les nouvelles instructions officielles de la classe de première :

- Mouvement littéraire et culturel (texte du XVIIIe siècle sur le thème de la guerre),

- L'argumentation et ses effets (il s'agit ici d'un apologue qui vise à dénoncer).

Le texte est à étudier dans la perspective d'études :genres et registres : il fallait voir que l'article "Guerre" du Dictionnaire philosophique n'était pas un texte purement narratif mais un texte qui mêlait l'argumentation à la narration.

Introduction :

- On pouvait amener l'article "Guerre" du Dictionnaire philosophique par un autre texte de Voltaire étudié (un conte comme Candide par exemple) ou par un soulignement de thème de la guerre.

- axes problématiques possibles : prise en compte de la double dimension narrative et argumentative du texte ; du conte à la dénonciation ; l'apologue.

- Trois "parties", trois centres d'intérêts, trois pistes pour ce commentaire.

A - Un conte classique

B - Un conte philosophique

C - Un apologue

Développement :

A - UN CONTE CLASSIQUE

1) Les marques d'une anecdote

Personnage du conte

Il s'agit d'un "prince" qui s'invente une lignée de renom : "il descend en droite ligne d'un comte". Il s'invente des origines nobles qui ne peuvent pas être mises en doute compte tenu du début du texte "un généalogiste prouve".

Personnage qui se pose comme un héros

Un héros de conte : son vêtement est décrit comme tel, ainsi que ceux de ses hommes ("un gros drap bleu", "le gros fil blanc" qui "borde leurs chapeaux").

2) Les marques de l'indétermination

Lieu : - "une maison", "cette maison" : où se situe-t-elle, dans quel pays ?

- "une province"', "cette province" : où se situe-t-elle, dans quelle province ?

- noter que "les autres princes ... couvrent une petite étendue de pays" : là encore l'anecdote se situe dans un espace indéterminé qui apparente le texte au registre du merveilleux.

Temps : "il y a trois ou quatre cents ans" est la seule indication temporelle du texte. Rien ne permet de dater précisément les événements : cela apparente encore une fois le texte au registre du merveilleux.

3) Syntaxe du conte

On notera que tout le texte est construit par l'anaphore ("cette maison", "cette province", "ces multitudes" : il s'agissait de montrer que les événements s'enchaînaient de façon inéluctable. L'asyndète (absence de subordination comme de coordination) notamment dans le premier paragraphe les ":" insistent sur l'aspect d'enchaînement inéluctable des événements.

Tout s'enchaîne comme dans un conte. Voltaire dans son article "Guerre" insiste sur une espèce de programmation de l'événement.

Cette écriture qui souligne la "logique" des faits attire le soupçon du lecteur. Pour autrement dire, cet enchaînement inéluctable n'est-il pas signifiant de la visée argumentative du conteur philosophe ?

B - UN CONTE PHILOSOPHIQUE

1) La guerre

Il s'agissait de relever le champ lexical de la guerre et de très vite remarquer qu'aucune stratégie guerrière n'était réellement évoquée. Le vocabulaire guerrier se réduisait à un jeu de guerre enfantin. Il s'agit ici de "se battre", les peuples sont répartis en "bandes" ou en "équipée". Tout se mesure en terme de gain : il s'agit de "gagner" la guerre comme on gagne un jeu. Le langage enfantin attire le soupçon du lecteur.

2) La dérision de la guerre : la guerre est vue comme un jeu puéril.

Il s'agit pour chaque prince d'être "de la partie". On ne sait même pas pourquoi on se bat.

D'ailleurs qui sont les soldats ? : "les autres princes" ... "des peuples" ... "ces multitudes" ... d'où viennent-ils ? que veulent-ils ?, ils vont simplement "vendre leurs services à quiconque veut les employer" (comme Candide qui au milieu des morts enjambait les corps pour aller rejoindre mademoiselle Cunégonde ...)

La surabondance des notations chiffrées sans aucune précision attire le soupçon. Rien n'est précis. Nous sommes en présence d'"un grand nombre d'hommes", il y a "cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq". Ces hommes sont là pour gagner "cinq ou six sous par jour".

Voltaire utilise une poétique du vague qui dans de telles circonstances attire le soupçon car la guerre est très fortement associée à un jeu d'enfant : les guerriers étant des petits soldats de plomb destinés à tomber. Il en est de même de l'hypotypose qui montrait que ils se divisaient "aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs".

3) La présence de l'auteur philosophe conteur

- Voltaire fait des guerriers des marionnettes voire des personnages de bandes dessinées.

- Voltaire fait des guerriers des meurtriers (le terme est employé à deux reprises) on notera à ce propos les allitérations en "r" qui soulignent la guerre ("meurtriers mercenaires" ou "se battre'" ou encore les gutturales inscrites dans les noms de guerriers du deuxième paragraphe.

- Voltaire fait des remarques sur ces guerriers en en faisant des êtres de pacotille : ceux-ci "s'acharnent", "sans savoir même de quoi il s'agit". De plus Voltaire souligne que tous se détestent (terme enfantin par excellence). Leur seul but semble être "celui de faire tout le mal possible" (on peut référer à la critique de la philosophie de Leibniz : le "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles).

Voltaire dépasse l'écriture du conte narratif classique en écrivant un conte philosophique. Comme chacun sait un conte philosophique a une visée argumentative. Ici comme ce texte s'inscrit dans le Dictionnaire philosophique et se définit comme un article, le lecteur est invité à lire ce texte comme un apologue.

C - UN APOLOGUE

1) Rappel de la définition de l'apologue

Dire que très souvent il s'agit d'une fable. Il faut insister ici sur la visée d'enseignement que contient cet article. Ce qui fait la spécificité de l'apologue, ici est, que l'enseignement que nous délivre Voltaire est à décrypter : il faut aller chercher le sens, le message de l'auteur en analysant les procédés de l'ironie.

2) L'ironie comme procédé de la dénonciation

On pourra rappeler les trois procédés de l'ironie qui sont présents dans le texte de Voltaire. D'abord l'antiphrase (fin de la deuxième phrase du texte) puis la polyphonie énonciative ("celui de faire tout le mal possible") : l'adjectif qualificatif possible est bien évidemment une reprise du terme du philosophe Leibniz à son propre compte.

Enfin Voltaire insiste tellement sur l'enjouement des peuples, que cette positivité trop extrême engendre le soupçon : les princes sont en fait des tyrans infernaux qui abusent du pouvoir en se l'appropriant de façon illégitime. Il revient au lecteur de saisir le message et de tirer un enseignement de ce petit conte qui vise à anéantir le fait tyrannie.

3) Le ridicule poussé à l'extrême

Ces tyrans se disent religieux. En effet, ils récitent leur Te Deum sur leur champ de bataille. On relèvera là le champ lexical du religieux en soulignant que derrière se profile une critique du fanatisme religieux. Les princes prétendent que la "province leur appartient de droit divin". Or il n'en est rien. De plus, ces princes "invoquent Dieu solennellement avant d'aller exterminer son prochain".

L'ironie de l'écriture Voltairienne permet non seulement de comprendre le sens de l'apologue mais de percevoir tout l'humour que contient son style. Comment un meurtrier peut-il invoquer Dieu avant d'exterminer son prochain.

Conclusion : Il fallait souligner le triple intérêt du texte :

- montrer comment l'argumentation se profilait derrière une narration,

- insister sur l'écriture ironique de Voltaire qui permettait d'entendre la voix de l'auteur voulant convaincre et persuader,

- inviter le lecteur par l'apologue à délibérer, à se faire une idée de la guerre et à réagir.

Analyse linéaire :

PRÉSENTATION DU TEXTE

L'article " Guerre " du Dictionnaire philosophique aborde un thème repris de nombreuses fois dans des textes polémiques de l'époque des Lumières.

Cette insistance témoigne de l'intérêt des philosophes pour un problème qui n'a rien de nouveau en lui-même mais qui trouve de nombreux échos dans leurs préoccupations à la fois humanistes et humanitaires.

Dénoncer la guerre, c'est en effet souligner l'absurdité d'un état de violence et de destruction qui saccage des vies humaines et brise l'économie d'un pays. C'est aussi mettre l'accent sur la responsabilité des princes qui usent de pouvoirs arbitraires pour envoyer au massacre, par caprice ou par ambition personnelle, des armées entières dont le recrutement lui-même est contestable. C'est enfin dénoncer avec vigueur, comme le fait Voltaire, l'absurdité des causes, l'incohérence de ce qui généralement détermine les conflits. Avec un mélange d'ironie et de réalisme, Voltaire met en évidence tous ces aspects dans un texte composé de petits paragraphes morcelés dont les liens logiques ne sont pas toujours apparents. On a ici un exemple assez représentatif de l'article de dictionnaire, qui fait, par juxtaposition, le tour d'un problème en analysant ses différents aspects.

ANALYSE DU TEXTE PARAGRAPHE PAR PARAGRAPHE

Mise en évidence de l'idée essentielle, de la tonalité et des liens logiques.

Paragraphe 1 : le texte commence par un cas particulier énoncé sous forme narrative, au présent. Il s'agit d'un " casus belli " présenté avec le plus grand sérieux sous une forme volontairement administrative. Le responsable est donné en premier un " généalogiste ". Les étapes sont données successivement, sous la forme d'un exposé récapitulatif qui insiste particulièrement sur deux notions : le temps et l'éloignement à la fois temporel et familial des belligérants. Les données sont les suivantes :

- existence d'un pacte ancien (3 ou 4 siècles) entre deux familles dont l'une a disparu ;

- visées de la deuxième famille sur une lointaine province ;

- décision d'un membre de la première famille de considérer la province en question comme lui revenant de " droit divin " (il n'y a à cela aucune justification) ;

- organisation d'une expédition militaire pour faire main basse sur la province en question (malgré les protestations de ses représentants). On note l'évocation concrète de l'armée (costume et exercice).

Paragraphe 2 : poursuite du récit sans lien logique apparent. Il s'agit du développement du conflit par l'entrée en scène " d'autres princes " amateurs de guerre, prévenus par la rumeur publique (ils ne sont aucunement concernés).

Paragraphe 3 : il s'inscrit dans la continuité de l'histoire et marque une étape supplémentaire. Le phénomène mis en relief est double. Il y a d'abord un effet de grossissement des troupes. L'intervention d'autres peuples est justifiée par l'intérêt financier (assez maigre cependant). On note ensuite l'absence de réel choix pour un camp ou pour l'autre (l'image est celle des mercenaires), ce qui insiste sur l'absence de motivations autres que l'argent.

Paragraphe 4 : il est très bref et sert à rappeler que ces différents combattants, très nombreux puisqu'il est question de " multitudes ", ne savent absolument pas de quoi il est question, ni quelle est l'origine du conflit.

Paragraphe 5 : les aléas de la guerre. Voltaire souligne ici les différentes combinaisons possibles d'alliance (3/3, 2/4, 1/5) et le point commun, qui est le goût de la destruction.

Paragraphe 6 (nettement plus long) : pas de lien logique apparent, la filiation se fait sur un plan thématique et lexical, par reprise de termes évoquant la guerre (" cette entreprise infernale "). Ce paragraphe fait apparaître une idée nouvelle, qui est l'association guerre/religion et la mise en question d'une justification religieuse. L'invocation du nom de Dieu comme caution des massacres est ici violemment dénoncée sur un ton extrêmement ironique (décalage entre les termes désinvoltes, légers ou admiratifs et l'horreur évoquée). L'allusion aux cérémonies de Te Deum se fait par l'allusion aux chants (très dépréciés ici) qui sont utilisés pour cette célébration.

Paragraphe 7 : reprise de l'idée de religion dans son association à la guerre. Opposition entre la religion naturelle et la " religion superficielle " qui cautionne et encourage la guerre.

Le texte ne comporte pas d'idées particulièrement difficiles à rendre dans un résumé. Ce qui peut poser problème en revanche est le morcellement en paragraphes, qui oblige à des regroupements, l'absence de liens logiques explicites, l'extrême " densité " des idées, le caractère narratif du texte et sa tonalité ironique. En faire le résumé constitue pour ces différentes raisons un exercice intéressant et utile.

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2e proposition de corrigé : 2e commentaire : Voltaire : Article Guerre

3e proposition de corrigé : 3e commentaire : Voltaire : Article Guerre

4e proposition de corrigé: 4e commentaire : Voltaire : Article Guerre

Extrait étudié :

Un généalogiste prouve à un prince qu'il descend en droite ligne d'un comte dont les parents avaient fait un pacte de famille, il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d'apoplexie : le prince et son conseil concluent sans difficulté que cette province lui appartient de droit divin. Cette province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu'elle ne le connaît pas, qu'elle n'a nulle envie d'être gouvernée par lui ; que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement : ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d'hommes qui n'ont rien à perdre ; il les habille d'un gros drap bleu à cent dix sous l'aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite et à gauche et marche à la gloire.

Les autres princes qui entendent parler de cette équipée y prennent part, chacun selon son pouvoir, et couvrent une petite étendue de pays de plus de meurtriers mercenaires que Gengis Khan, Tamerlan, Bajazet n'en traînèrent à leur suite.

Des peuples assez éloignés entendent dire qu'on va se battre, et qu'il y a cinq à six sous par jour à gagner pour eux s'ils veulent être de la partie : ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.

Ces multitudes s'acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s'agit.

Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s'unissant et s'attaquant tour à tour ; toutes d'accord en seul point, celui de faire tout le mal possible. Le merveilleux de cette entreprise infernale, c'est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d'aller exterminer son prochain.

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