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Souvenir de la mère de Colette (cliquez sur le titre ou l'auteur pour effectuer une recherche)

Auteur : Colette

Titre : Souvenir de la mère

Époque : 20 ième

Oeuvre dont est tiré le titre : Sido

Accéder au commentaire de texte : Commentaire : Colette : Souvenir de la mère

Extrait étudié :

TEXTE A - Colette, Sido

Colette évoque le souvenir de sa mère, Sido.

Ô géraniums, ô digitales1... Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés
au long de la terrasse, c'est de votre reflet que ma joue d'enfant reçut un don vermeil. Car
« Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte1,
des hortensias, et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge1, encore
5 qu'elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou2 de veau
frais... À contre-cœur elle faisait pacte avec l'Est : « Je m'arrange avec lui », disait-elle.
Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux3,
ce point glacé, traître aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques
bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.
10 Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un
junko-biloba1 , - je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d'école, qui les
séchaient entre les pages de l'atlas - tout le chaud jardin se nourrissait d'une lumière jaune, à
tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet, dépendaient,
dépendent encore d'un sentimental bonheur ou d'un éblouissement optique. Étés réverbérés
15 par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés
presque sans nuits... Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me l'accordait en
récompense. J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m'en allais, un panier
vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la
rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
20 À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand
je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes
jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus
sensibles que tout le reste de mon corps... J'allais seule, ce pays mal pensant était sans
dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un
25 état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau,
le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...
Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle
regardait courir et décroître sur la pente son oeuvre, - « chef-d'œuvre », disait-elle. J'étais peut-
être jolie ; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d'accord... Je l'étais à
30 cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des
cheveux blonds qui ne seraient lissés qu'à mon retour, et de ma supériorité d'enfant éveillée
sur les autres enfants endormis.
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon
saoul4, pas avant d'avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et
35 goûté l'eau de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de la terre par
une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se
décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L'autre source, presque invisible,
froissait l'herbe comme un serpent, s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses,
fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la
40 seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur saveur
m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette gorgée
imaginaire...

1 noms de plantes
2 mou : viande pour l'alimentation des chats.
3 cardinaux et collatéraux : les points cardinaux sont les quatre points de l'horizon (nord, sud, est, ouest), les points collatéraux sont situés entre deux points cardinaux et à égale distance de ces derniers.
4 manger son saoul : manger jusqu'à en être rassasié.

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