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Acte II scène 4 de Molière (cliquez sur le titre ou l'auteur pour effectuer une recherche)

Auteur : Molière

Titre : Acte II scène 4

Époque : 17 ième

Oeuvre dont est tiré le titre : Le misanthrope

moliere

Le misanthrope, acte II, scène 4

Extrait :

 

Scène IV

ÉLIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE.

ÉLIANTE
Voici les deux marquis qui montent avec nous :
Vous l’est-on venu dire ?

CÉLIMÈNE
Oui. Des sièges pour tous.
(à Alceste.)
Vous n’êtes pas sorti ?

ALCESTE
Non ; mais je veux, Madame,
Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme.

CÉLIMÈNE
Taisez-vous.

ALCESTE
Aujourd’hui vous vous expliquerez.

CÉLIMÈNE
Vous perdez le sens.

ALCESTE
Point. Vous vous déclarerez.

CÉLIMÈNE
Ah !

ALCESTE
Vous prendrez parti.

CÉLIMÈNE
Vous vous moquez, je pense.

ALCESTE
Non ; mais vous choisirez : c’est trop de patience.

CLITANDRE
Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé,
Madame, a bien paru ridicule achevé.
N’a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières,
D’un charitable avis lui prêter les lumières ?

CÉLIMÈNE
Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort ;
Partout il porte un air qui saute aux yeux d’abord ;
Et lorsqu’on le revoit après un peu d’absence,
On le retrouve encor plus plein d’extravagance.

ACASTE
Parbleu ! s’il faut parler des gens extravagants,
Je viens d’en essuyer un des plus fatigants :
Damon, le raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise,
Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.

CÉLIMÈNE
C’est un parleur étrange, et qui trouve toujours
L’art de ne vous rien dire avec de grands discours ;
Dans les propos qu’il tient, on ne voit jamais goutte,
Et ce n’est que du bruit que tout ce qu’on écoute.

ÉLIANTE, à Philinte.
Ce début n’est pas mal ; et contre le prochain
La conversation prend un assez bon train.

CLITANDRE
Timante encor, Madame, est un bon caractère.

CÉLIMÈNE
C’est de la tête aux pieds un homme tout mystère,
Qui vous jette en passant un coup d’œil égaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
Tout ce qu’il vous débite en grimaces abonde ;
À force de façons, il assomme le monde ;
Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l’entretien,
Un secret à vous dire, et ce secret n’est rien ;
De la moindre vétille il fait une merveille,
Et jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille.

ACASTE
Et Géralde, Madame ?

CÉLIMÈNE
Ô l’ennuyeux conteur !
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur ;
Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse,
Et ne cite jamais que duc, prince ou princesse :
La qualité l’entête ; et tous ses entretiens
Ne sont que de chevaux, d’équipage et de chiens ;
Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage,
Et le nom de Monsieur est chez lui hors d’usage.

CLITANDRE
On dit qu’avec Bélise il est du dernier bien.

CÉLIMÈNE
Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien !
Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le martyre :
Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire,
Et la stérilité se son expression
Fait mourir à tous coups la conversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence,
De tous les lieux communs vous prenez l’assistance :
Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud
Sont des fonds qu’avec elle on épuise bientôt.
Cependant sa visite, assez insupportable,
Traîne en une longueur encore épouvantable ;
Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois,
Qu’elle s’émeut autant qu’une pièce de bois.

ACASTE
Que vous semble d’Adraste ?

CÉLIMÈNE
Ah ! quel orgueil extrême !
C’est un homme gonflé de l’amour de soi-même.
Son mérite jamais n’est content de la cour :
Contre elle il fait métier de pester chaque jour,
Et l’on ne donne emploi, charge ni bénéfice,
Qu’à tout ce qu’il se croit on ne fasse injustice.

CLITANDRE
Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd’hui
Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ?

CÉLIMÈNE
Que de son cuisinier il s’est fait un mérite,
Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.

ÉLIANTE
Il prend soin d’y servir des mets fort délicats.

CÉLIMÈNE
Oui ; mais je voudrais bien qu’il ne s’y servît pas :
C’est un fort méchant plat que sa sotte personne,
Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu’il donne.

PHILINTE
On fait assez de cas de son oncle Damis :
Qu’en dites-vous, Madame ?

CÉLIMÈNE
Il est de mes amis.

PHILINTE
Je le trouve honnête homme, et d’un air assez sage.

CÉLIMÈNE
Oui ; mais il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage ;
Il est guindé sans cesse ; et dans tous ses propos,
On voit qu’il se fatigue à dire de bons mots.
Depuis que dans la tête il s’est mis d’être habile,
Rien ne touche son goût, tant il est difficile ;
Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit,
Et pense que louer n’est pas d’un bel esprit,
Que c’est être savant que trouver à redire,
Qu’il n’appartient qu’aux sots d’admirer et de rire,
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens ;
Aux conversations même il trouve à reprendre :
Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre ;
Et les deux bras croisés, du haut de son esprit
Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.

ACASTE
Dieu me damne, voilà son portrait véritable.

CLITANDRE
Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.

ALCESTE
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cœur ;
Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour :
Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre,
Qu’on ne vous voie, en hâte, aller à sa rencontre,
Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur
Appuyer les serments d’être son serviteur.

CLITANDRE
Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu’on dit vous blesse,
Il faut que le reproche à Madame s’adresse.

ALCESTE
Non, morbleu ! c’est à vous ; et vos ris complaisants
Tirent de son esprit tous ces traits médisants.
Son humeur satirique est sans cesse nourrie
Par le coupable encens de votre flatterie ;
Et son cœur à railler trouverait moins d’appas,
S’il avait observé qu’on ne l’applaudît pas.
C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre
Des vices où l’on voit les humains se répandre.

PHILINTE
Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand,
Vous qui condamneriez ce qu’en eux on reprend ?

CÉLIMÈNE
Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ?
À la commune voix veut-on qu’il se réduise,
Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux
L’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux ?
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire ;
Il prend toujours en main l’opinion contraire,
Et penserait paraître un homme du commun,
Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
L’honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
Qu’il prend contre lui-même assez souvent les armes ;
Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.

ALCESTE
Les rieurs sont pour vous, Madame, c’est tout dire,
Et vous pouvez pousser contre moi la satire.

PHILINTE
Mais il est véritable aussi que votre esprit
Se gendarme toujours contre tout ce qu’on dit,
Et que, par un chagrin que lui-même il avoue,
Il ne saurait souffrir qu’on blâme, ni qu’on loue.

ALCESTE
C’est que jamais, morbleu ! les hommes n’ont raison,
Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires,
Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires.

CÉLIMÈNE
Mais...

ALCESTE
Non, Madame, non : quand j’en devrais mourir,
Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir ;
Et l’on a tort ici de nourrir dans votre âme
Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.

CLITANDRE
Pour moi, je ne sais pas, mais j’avouerai tout haut
Que j’ai cru jusqu’ici Madame sans défaut.

ACASTE
De grâces et d’attraits je vois qu’elle est pourvue ;
Mais les défauts qu’elle a ne frappent point ma vue.

ALCESTE
Ils frappent tous la mienne ; et loin de m’en cacher,
Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ;
À ne rien pardonner le pur amour éclate ;
Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants
Que je verrais soumis à tous mes sentiments,
Et dont, à tous propos, les molles complaisances
Donneraient de l’encens à mes extravagances.

CÉLIMÈNE
Enfin, s’il faut qu’à vous s’en rapportent les cours,
On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs,
Et du parfait amour mettre l’honneur suprême
À bien injurier les personnes qu’on aime.

ÉLIANTE
L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix ;
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et dans l’objet aimé tout leur devient aimable :
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est dans son port pleine de majesté ;
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;
L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.

ALCESTE
Et moi, je soutiens, moi...

CÉLIMÈNE
Brisons là ce discours,
Et dans la galerie allons faire deux tours.
Quoi ? vous vous en allez, Messieurs ?

CLITANDRE et ACASTE
Non pas, Madame.

ALCESTE
La peur de leur départ occupe fort votre âme.
Sortez quand vous voudrez, Messieurs ; mais j’avertis
Que je ne sors qu’après que vous serez sortis.

ACASTE
À moins de voir Madame en être importunée,
Rien ne m’appelle ailleurs de toute la journée.

CLITANDRE
Moi, pourvu que je puisse être au petit couché,
Je n’ai point d’autre affaire où je sois attaché.

CÉLIMÈNE
C’est pour rire, je crois.

ALCESTE
Non, en aucune sorte :
Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.

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