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Quel amas de ruines de Loti (cliquez sur le titre ou l'auteur pour effectuer une recherche)

Auteur : Loti

Titre : Quel amas de ruines

Époque : 20 ième

Accéder au commentaire de texte : Commentaire : Loti : Quel amas de ruines

Extrait étudié :

Officier de marine Pierre Loti connut, au cours de sa carrière, Tahiti, la Chine, le Japon, la Perse, les Indes. Mais il fut surtout fasciné par Constantinople et par la Turquie qui devint son pays d'élection et lui inspira plusieurs de ses romans. Ce n 'est qu'en 1907 qu'il séjourna en Egypte et découvrit le Caire, répondant a l'invitation du chef du parti nationaliste, Mustapha Kamil Pacha. Le passage qui suit traduit l’amertume d'une époque qui découvre que l'aventure du voyage cède peu a peu la place a l'industrie du tourisme...



« Quel amas de ruines »



Et au nord de la ville, s'avance un coin très particulier du désert, couleur de bistre1 et de momie, où toute une peuplade de hautes cou­poles à l'abandon se tient encore debout, au milieu des sables et des roches désolées : l'orgueilleux cimetière de ces sultans mamelouks2, qui finirent ici avec le Moyen Âge.

Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel amas de ruines dans cette ville encore un peu féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver ! Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est croulant, tout va mourir. Mais là-bas, très au loin, près de cette traî­née d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les temps nouveaux s'indiquent par des cheminées d'usine, effrontément hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu du crépuscule d'épaisses fumées noires...



La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer au logis.

D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le dédale encore charmant où les mille petites lampes des boutiques arabes allument déjà leurs flammes discrètes. Dans des rues qui se contournent à leur caprice, et sous tant de balcons qui débordent, grillagés de très fines menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serrée des gens et des bêtes. Près de nous passent les fellahines3 voilées de noir, gentiment mystérieuses comme aux vieux temps, et les hom­mes restés graves, sous la longue robe et les blanches draperies ; pas­sent aussi les petits ânes, très pompeusement parés de colliers en perles bleues, et les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurité, qui masque les décrépitudes, c'est parfois de l'Orient resté adorable, quand, au-dessus des maisonnettes si agrémentées de moucharabiehs4 et d'arabesques, on voit tout à coup quelques-uns des grands mina­rets aériens, qui s'élancent prodigieusement haut dans le ciel crépus­culaire.

Cependant que de ruines, d'immondices, de décombres ! Comme on sent que tout cela se meurt !... Et puis quoi : des lacs maintenant, en pleine rue ! On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée du Nil est artificiellement inondée ; mais c'est invraisemblable quand même, toute cette eau noire où notre voi­ture s'enfonce jusqu'aux essieux, car il y a huit jours que n'est tombée une averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n'ont pas songé au drainage, dans ce pays dont le budget d'entretien annuel a été porté par leurs soins à quinze millions de livres ? - Et les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour cheminer au milieu de cette eau déjà pesti­lentielle, qui doit couver pour eux des fièvres et de la mort.

Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor change, hélas ! Les rues se banalisent ; les maisons de « Mille et une Nuits » font place à d’insipides bâtisses levantines5 ; les lampes élec­triques commencent à piquer l'obscurité de leurs fatigants éclats blê­mes ; et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît.

Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous tombés ? En moins comme il faut encore, on dirait Nice, ou la Riviera6, ou Interlaken7, l'une quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde entier vient s'ébattre aux saisons dites élégantes. - Mais, dans ces quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux étrangers ou aux Egyptiens ralliés franchement, tout est asséché, soigné, bien tenu plus de cloaques ni d'ornières ; les quinze millions de livres ont fait consciencieusement leur office.

Partout de l'électricité aveuglante ; des hôtels monstres, étalant le faux luxe de leurs façades raccrocheuses ; le long des rues, triom­phe du toc, badigeon sur plâtre en torchis ; sarabande de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et surtout le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui regorgent de bouteilles : tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident, déversés sur l'Egypte à bouche-que-veux-tu.

Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les trottoirs, des Filles levantines, qui visent à s'attifer comme celles de Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez quelque habilleuse pour chiens savants.

Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foir9 cosmopolite ?... Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Egyptiens, quand comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine inaliénable d'art, d'architecture, de fine élégance, et que, par leur abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre s'écroule et se meurt ?

Parmi ces jeunes musulmans ou coptes8, sortis des écoles, il est tant d'esprits distingués cependant et d'intelligences supérieures ! Tan­dis que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'étran­ger débarqué hier sur ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si profonde sympathie :

« Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissol­vante, défendez-vous, - non par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité ni la mauvaise humeur, - mais en dédaignant cette camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admi­rable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. Vous étiez des Orientaux (je prononce avec respect ce mot qui implique tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore quel­ques années, Si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de sim­ples courtiers9 levantins, uniquement occupés de la plus-value des terres.



Pierre LOTI, La Mort de Philae (1908).


1. Couleur brun de suie.
2. Cavaliers composant autrefois la garde personnelle du sultan.
3. Paysannes arabes.
4. Balcons fermés par un grillage.
5. De la Méditerranée orientale.
6. Stations balnéaires du littoral italien, le long du golfe de Gênes.
7. Station estivale de Suisse.
8. Chrétien d’Egypte.
9. Agents commerciaux.

Ajouté par : admin

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